La retraite de Shamar Rinpoché

Afin de déterminer désormais qui était cet enfant, il m'a semblé important de faire une retraite afin de trouver des indications grâce à la méditation. C'est la méthode habituellement employée par les lamas pour vérifier leurs choix quant à une incarnation. Afin de savoir où elle se trouve, il n'est pas possible de simplement tracer un plan d'action puis de s'y tenir. Ici, la méthode convenait car le dernier Karmapa n'avait pas, pour des raisons inconnues de nous, laissé d'instructions qui pouvaient être révélées à ce moment-là. Donc, dans de telles circonstances, le seul moyen d'obtenir des informations sûres est la méditation, et comme je voulais vraiment trouver l'incarnation authentique, c'est ce que je fis.

Au petit matin du septième jour de la retraite, le dernier Karmapa m'apparut en rêve. Il était assis sur un siège, accomplissant un rituel pour les morts afin de les libérer des souffrances du monde. Cette pratique est aussi faite pour les gens qui sont très malades. Dans ce rêve, Sa Sainteté me dit : "J'ai libéré la personne que je devais libérer. De ce fait, je peux maintenant aller où tu le désires."

Je passais le jour suivant à prier mon Yidam (une manifestation du Bouddha, qui est l'état éveillé). J'étais désormais presque certain, d'après les renseignements recueillis et les indications que j'avais reçues, que l'enfant rencontré à Lhassa était l'incarnation authentique. Mais je voulais aussi obtenir des signes sûrs qu'il servirait le Bouddha et le Dharma à la mesure de son statut.

En réponse aux questions que je posais dans mes prières, je fis un autre rêve le lendemain. Je rêvais de l'apparition d'une immense statue du Bouddha, en or. Devant la statue étaient installées des rangées de bols d'offrande remplis d'eau parfumée. Dans le rêve, j'étais sur le point de consacrer la statue. Comme vous le savez probablement, il est de coutume pour le lama dans de telles cérémonies de jeter du riz sur l'objet à consacrer. Les grains de riz que je lançais se multiplièrent et se transformèrent en pluie de grains tombant sur la statue du Bouddha. Derrière la statue se trouvaient d'innombrables autres statues du Bouddha, et, en leur centre, il y avait une lampe à beurre très grande et remplie à raz bord. Au centre de la lampe à beurre, à la place de la flamme, il y avait une boule d'où rayonnait une lumière intense. Bien sûr, ceci étant un rêve, personne n'est là pour confirmer ce que je vous dis. Toutefois, j'ai ressenti cela comme une confirmation que l'enfant de Lhassa était bien la réincarnation que je recherchais. J'étais très enthousiaste à cette idée et je décidais de me rendre à Lhassa incognito.

Le voyage à Lhassa

Mon plan était d'y aller sous l'identité d'un homme d'affaires quelconque et de faire des tours du temple dans le quartier de Bakhor comme c'est la coutume, puis d'entrer dans la maison de la famille sous prétexte de demander un conseil pour en fait pouvoir observer le jeune garçon. N'ayant jamais été à Lhassa auparavant, j'imaginais que le quartier de Bakhor est très grand. Or, c'est en réalité un coin assez petit avec beaucoup de monde, un peu comme l'environnement d'un petit monastère. Il devint peu à peu évident que je n'allais pas pouvoir me fondre dans la foule sans me faire remarquer. Il y avait en plus beaucoup de marchands tibétains venus de l'Inde et du Népal, et il pouvait très bien se trouver parmi eux quelqu'un qui me reconnaisse. De ce fait, entrer dans la famille et observer l'enfant aurait pu entraîner des conséquences non souhaitables. J'avais appris que les autorités étaient au courant de ma présence dans le pays, et mes faits et gestes risquaient fort d'être surveillés. J'avais prévu aller ensuite à un endroit du Tibet appelé Tsari, où se trouve le Lac Blanc, afin d'y effectuer une retraite de sept jours.

Ce lac est important dans l'histoire de la lignée Karma Kagyu, car l'on s'y retirait fréquemment afin d'obtenir des informations sur un candidat potentiel. Toutefois, étant donné les circonstances, j'ai dû changer mes plans. J'étais arrivé au Tibet en passant par Hongkong et Chengdu, juste pour finir par découvrir que malgré ma couverture d'homme d'affaires, je ne pouvais pas demeurer incognito. Afin de détourner l'attention des autorités de mes intentions véritables, j'entreprit un voyage dans une région touristique appelée Namtso, au nord du pays. Puis, de retour à Lhassa, je pris le premier avion en partance pour Katmandou.

Le rôle de lama Tsultrim Dawa

A cette époque (1990, nde), Lama Tsultrim Dawa, un lama ayant une longue expérience, fut parmi mes conseillers. Il avait passé de nombreuses années avec moi. C'était quelqu'un dont les capacités spirituelles m'inspirent le respect. Ce lama vivait au monastère de Swayambhou à Katmandou. De retour au Népal, je lui ai demandé d'aller à Parphing, à l'extérieur de Katmandou. Il y a à Parphing une image de Tara qui a émergé spontanément, et c' est un lieu de vénération. Dans le bouddhisme tibétain, lorsque l'on désire obtenir des indications sur une réincarnation ou des conseils sur d'autres sujets, il est d'usage de mettre sur papier les différentes possibilités envisagées, de rouler ensuite ces bouts de papier dans des boules de pâte et de les disposer dans un récipient. Puis l'on se rend dans un lieu sacré, et pendant que l'on fait tourner le récipient, on prie afin que tombe le bout de papier comportant les indications correctes.

Parphing est un lieu très fréquenté, et à l'époque, les rumeurs concernant la réincarnation du Karmapa allaient bon train. C'est pour cela que j'ai envoyé Lama Tsultrim Dawa plutôt que d'y aller moi-même. Il y avait deux possibilités écrites sur deux bouts de papier distincts. Sur l'un de ces papiers, il était indiqué que le fils de Mipham Rinpoché, Tendzin Khyentsé (c'était le nom de Thayé Dordjé à l'époque), était la réincarnation du précédent Karmapa, Rangjoung Rigpai Dordjé. Sur l'autre bout de papier, il était dit qu'il n'était pas la réincarnation. Ces deux bouts de papier furent roulés dans deux morceaux de pâte et mis dans un récipient. Lorsque Lama Tsultrim Dawa fit tourner le bol, l'un des bout de papier tomba. C'était celui sur lequel il était indiqué que le fils de Mipham Rinpoché, Tendzin Khyentsé, était bien la réincarnation du Karmapa.

Le même procédé fut utilisé le lendemain dans le quartier de Doulikhel, à Katmandou, où se trouve une image sacrée de Mahakala. Le même bout de papier tomba à nouveau. Le jour suivant, Lama Tsultrim Dawa se rendit dans un autre endroit sacré, toujours à Katmandou, où se trouve une peinture de Mahakala faite par le dixième Karmapa, Tcheuying Dordjé. Le même bout de papier tomba encore une fois. Et puis Lama Tsultrim Dawa se rendit, de son propre chef, dans un autre lieu sacré de Katmandou, appelé le Noble Bouddha Blanc du Monde. Et c'est toujours le même bout de papier, disant que le fils de Mipham Rinpoché, Tendzin Khyentsé, était la réincarnation de S.S. le Karmapa Rangjoung Rigpé Dordjé, qui tomba. Ceci finit par me convaincre que Tendzin Khyentsé était bien l'incarnation authentique du Karmapa.


Je commençais à me demander si je devais tenir les autres Rinpochés au courant de ce que j'avais trouvé. Nous avions une nouvelle réunion vers cette époque. Vous avez probablement entendu dire ce qui s'est passé alors. Je ne souhaite pas aborder les détails, puisqu'ils ont donné lieu à la controverse actuelle. J'avais déjà observé que l'atmosphère était passablement politisée, et je ne souhaitais pas leur confier mes découvertes. D'après ce que je sentais, je ne pouvais peut-être pas avoir confiance en chacun. Je ne voulais pas impliquer l'incarnation de Sa Sainteté puisque cela l'aurait mêlé à une situation politique susceptible de freiner son activité. Il ne fallait pas risquer sa liberté d'agir pour le bien de tous les êtres. J'avais craint depuis toujours que cela pourrait se produire. Et c'est ainsi que j'ai gardé l'information pour moi. Il me semblait qu'il n'y avait aucune chance de discuter en suivant la méthode qui avait été suivie dans l'ancien Tibet. La situation avait changé, et il n'y avait plus d'espace pour des discussions d'ordre purement spirituel. De plus, après que notre désaccord ait été publiquement connu, il ne restait plus d'espoir de pouvoir discuter mes renseignements avec les autres.

Je restais en contact étroit avec la personne qui m'avait contacté pour me dire qu'elle détenait les instructions du précédent Karmapa. A chaque fois que j'obtenais quelque nouveau renseignement, et de même lorsque j’acquit la conviction que l'enfant à Lhassa nommé Tendzin Khyentsé était l'incarnation authentique, je me mettais en rapport avec elle pour lui demander si elle y voyait un quelconque inconvénient. A chaque fois, la réponse était non ; sauf qu'il ne pouvait pas divulguer l'information détenue par lui avant le moment où il devait le faire, d'après les consignes qu'il avait reçues.

C'est en 1992, lors de l'une des réunions avec les autres Rinpochés, que Sitou Rinpoché présenta ce qu'il appelle la "lettre de prédiction". J'ai déjà fait savoir que je ne trouvais pas cette lettre convaincante. Je dis à tout le monde lors de la réunion qu'à mes yeux, l'écriture manuscrite ne me semblait pas être celle du défunt Karmapa. J'ai également dit à Sitou Rinpoché que je trouvais cette écriture ressemblante à la sienne. J'ai attiré leur attention sur la signature brouillée, et j'ai demandé que la lettre soit soumise à une analyse par des experts. Comme je l’ai dit à tous les participants, je m'interdirais toute objection si jamais l'expertise montrait que la lettre était authentique. Or, vous savez tous que l'expertise n'a jamais eu lieu. Au contraire, de nombreux événements désagréables se sont déroulés. J'ai donc à nouveau contacté cette personne pour l'informer de la tournure que prenaient les événements. Je lui ai demandé son avis quant à la meilleure réaction à montrer face à cette "lettre de prédiction" de Sitou Rinpoché, et lui ai demandé si la lettre était authentique. Il m'a répondu qu'elle ne l'était pas, mais qu'en l'absence de toute possibilité d'action, je devais laisser les autres faire ce qu'ils étaient parti faire. Il me conseilla d'éviter d'être impliqué là-dedans. Toutefois, je ne pouvais pas non plus laisser tout passer sans réaction aucune. Je suppose que vous êtes tous au courant de ces événements et je ne m'attarderai donc plus là-dessus.

Un an passa. Pendant ce temps, j’ai choisi de confier mes doutes au sujet de la "lettre de prédiction" de Sitou Rinpoché à quelques personnes qui d'après moi sont vraiment dévouées au Karmapa. Je leur ai dit que je détenais d'autres informations sur la réincarnation de Sa Sainteté et qu'il fallait veiller à ne pas s'engager sur un terrain politique. Je leur ai dit également que la signature sur la lettre de prédiction de Sitou Rinpoché avait été brouillée et qu'à mon avis, ses démarches dans cette affaire étaient malhonnêtes et contraires au Dharma. De plus en plus de gens faisant preuve de motivations politiques s'étaient engagés dans la recherche de l'incarnation. Au début de l'année 1992, de nombreuses affaires regrettables se produisirent au monastère de Rumtek. L'institution monastique de jadis, dédiée à l'instruction et à la méditation, n'existait plus. A l'heure actuelle, comme je le disais déjà, des personnes ordinaires et mondaines blasphèment les paroles du Bouddha et prétendent être spirituelles ; elles se sont mêlées de l'affaire pour donner leurs avis dans un but d'enrichissement personnel. La recherche de la réincarnation du Karmapa est tombée à un niveau tellement bas qu'on en discute à Gangtok dans le quartier appelé Lal Bazaar – en fait, un marché de légumes. C'est ici qu'on discutait et décidait sans cesse de l'incarnation de Sa Sainteté. Pendant quelques années, je ne savais pas que faire, tellement la situation s'était dégradée. Aux personnes qui me semblaient honnêtes, je disais seulement d'attendre. Mais comme attendre longtemps est une chose difficile, j'ai finalement décidé de vous faire part des renseignements que je suis en train de vous exposer. Cette décision, je l'ai prise parce que vous êtes fidèles au Karmapa. Comme je l'ai déjà dit, pendant quelque temps, je ne savais pas quoi faire. J'ai donc simplement attendu. Mais, étant finalement convaincu que Tendzin Khyentsé était l'incarnation authentique, je l'ai invité à venir en Inde.

Ce qu'il y a d'extraordinaire au sujet de Tendzin Khyentsé et de sa famille, c'est qu'ils ont pu quitter le Tibet par des voies entièrement légales. La famille avait fait l'objet de mesures administratives très restrictives au Tibet, et ils ont décidé de quitter le pays. Ils ont pu obtenir l'autorisation nécessaire et arriver en Inde.

Pendant toutes ces années, je suis resté en contact avec la personne qui détient les instructions du dernier Karmapa. Je l'ai tenue informée de chaque acte et parole que j'ai entrepris, et jamais il n'a formulé d'objection. Lorsque j'ai invité Tendzin Khyentsé et sa famille, j'ai tenu la personne informée avec tous les détails. De même, je l'ai prévenu que j'allais publiquement annoncer ma décision, lui demandant s'il était d'accord. Il n'avait aucune objection et dit : "C'est vous qui êtes la réincarnation de Shamar ; je n'arrive pas à voir quoi que ce soit d'inapproprié dans votre action." J'ai demandé à la personne qu'elle me donne les détails des instructions dont elle est le détenteur. Mais sa réponse était qu'elle ne pouvait nullement divulguer ces instructions avant que le moment de le faire ne soit venu. Il insista pour que les choses se passent très exactement comme on lui avait dit de faire. Comme il est difficile pour les disciples d'attendre encore pendant des années, j'ai pris la décision d'exposer les circonstances dans lesquelles j'ai reconnu Sa Sainteté le dix-septième Karmapa. D'un point de vue historique, ma position me permet de le faire. Evidemment, les choses auraient été plus simples si l'incarnation de Sa Sainteté était née au Sikkim, au Bhoutan ou dans une région proche. Les problèmes liés aux titres de voyage auraient été évités. Toutefois, il ne s'agit pas d'influencer les circonstances à cause de telles raisons. L'incarnation doit être authentique.

En ce qui concerne les instructions spécifiques confiées par le précédent Karmapa à la personne dont j'ai parlé, je ne peux rien dire de plus. Le dernier Karmapa avait des intentions précises en laissant ses instructions de la manière. Ses intentions et desseins ne peuvent pas être sondés par des gens ordinaires. Ils se basent sur sa grande sagesse, et la personne qui détient ces instructions a reçu l'ordre de garder le secret pendant un laps de temps bien défini. Je pense donc que je dois respecter cet état des choses. Je n'ai pas été informé de la teneur de ces instructions. Vous êtes tous venus ici dans l'espoir d'en apprendre quelque chose sur les instructions qu'a laissées le défunt Karmapa. Vous êtes vraiment impliqués, vous avez gardé vos liens avec Sa Sainteté, vous n'avez pas été associés à des actes de violence, des actes inappropriés pour quelqu'un qui suit le Bouddha et le Dharma. J'ai donc confiance en vous en disant ce que je vous ai dit aujourd'hui. Si on était ici dans une réunion où se rassemblent des personnes ayant des visées politiques, et que les participants n'étaient pas venus par esprit de dévotion au Karmapa, je n'aurais rien dit du tout. Mais je crois que vous tous, vous êtes des fidèles du Karmapa et que vous avez gardé le lien avec lui. C'est pour cette raison que j'ai choisi de vous faire part de ces renseignements.

Je remercie les responsables qui ont, eux aussi, demandé que je donne ces informations, et je me réjouis sincèrement d'avoir eu l'occasion de vous en parler aujourd'hui.

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