LE DRAME DES LAMAS

Par Susan Cheung

A la recherche de la vérité

Voici une histoire qui n’a encore jamais été racontée, et que l’Occident ne veut pas entendre. Pour la première fois – dans un reportage en exclusivité, sur un journal du dimanche- nous révélons les détails de la mystérieuse fuite, en janvier, du Karmapa, le " Bouddha vivant ", comme par exemple l’implication américaine dans cette histoire. Parti du Tibet, il s'est réfugié en Inde. Susanna Cheung Chui-Yung a passé deux semaines à reconstituer le parcours dramatique de l’enfant lama à travers les Himalayas.

Dans la chaleur accablante d’Hyderabad, en Inde du Sud, le Président des Etats Unis, Bill Clinton a défilé devant une foule de tibétains qui agitaient des drapeaux américains.

Même si l’objet principal de sa visite en Asie du sud le mois dernier était focalisée sur le contrôle de l’arme nucléaire et sur les rivalités indo-pakistanaise au Cachemire, l’accueil tibétain ramenait en mémoire un conflit de plus grande envergure qui menace dans la région himalayenne.

La grande évasion du dirigeant spirituel tibétain, le 17e Karmapa, pour l’Inde, deux mois avant la visite de Clinton a intensifié la tension indochinoise. Leur frontière commune se trouve dans les Himalayas.

La réalité qui se cache derrière les raisons superficielles de l’évasion, à savoir les droits de l’homme et la liberté spirituelle, porte sur la lutte politique des militants tibétains, et les factions adverses du Bouddhisme tibétain.

La participation des américains dans la lutte tibétaine demeure un mystère, mais notre enquête tente de d’y apporter un éclairage.

Etant donné l’importance de la fuite de l’enfant lama Urgyen Trinlé Dordjé, le reporteur népalais sur l’environnement, Prakash Khanal, aujourd’hui à la retraite, ainsi que moi-même, avons retracé le chemin parcouru par le Karmapa sur deux semaines. Il démarre à la frontière entre le Tibet et le Népal, continue à travers le Népal, jusqu’à la frontière indo-népalaise.

Nous avons tenté de découvrir les différentes forces en présence derrière l’évasion, et leurs implications dans les problèmes relatifs à la sécurité de la région.

Ce que nous avons appris contredit la majorité des rapports occidentaux

Nous avons découvert que la fuite de l’enfant lama avait été méticuleusement préparée afin de mettre la police népalaise et les journalistes sur de fausses pistes. Le projet a été soutenu par, un opérateur américain propriétaire d’hélicoptères et un réseau de la communauté tibétaine en exil, étroitement liée à Dharamsala.

Nos soupçons sur un complot organisé se sont renforcés lorsque la communauté tibétaine de Pokhara, au Népal, a révélé que la sœur du Karmapa y était apparue trois semaines avant lui.

Le chemin qu’il a emprunté n’est pas une route directe pour l’Inde. Il passe par l’état interdit du Mustang, perdu au nord du Népal, bastion de la guérilla tibétaine et base de la CIA jusque dans les années 70.

Notre équipe a retrouvé la piste du Karmapa à Pokhara, station touristique au pied de la chaîne des Annapurnas. Avec l'aide d'un homme d'affaire népalais connu, venant du Mustang, nous avons retracé les différentes étapes de son évasion. Nous nous sommes appuyés sur ses interrogatoires détaillés des guides ayant aidé le Karmapa avec des poneys.

Alors que le Karmapa, et trois assistants, approchaient de la frontière avec deux Landcruiser, le soir du réveillon du nouvel an, ils ont été pris en chasse par la police chinoise en voiture. Ils ont abandonné les véhicules et se sont échappé à pied.

Alors que les réveillonneurs du monde entier fêtaient le nouveau millénaire, l'enfant lama s'échappait du Tibet. A l'intérieur du territoire népalais, le long des rives de la rivière Khola, au Mustang, attendait un grand occidental barbu. Il avait fait engager des guides locaux avec huit poneys pour traverser la moitié nord du Népal, où il n'y a pas de route carrossable.

La caravane a progressé pendant deux jours sans interruption, avec des températures allant en dessous de zéro, à travers le paysage lunaire du Mustang, qui fût autrefois le royaume de Lo.

Le matin du troisième jour le groupe des tibétains se trouvait sur la piste de Jomson, capitale du Mustang, reliée à Pokhara par une route pavée, puis à l'Inde. Au lieu d'aller à Jomson, la caravane s'est dirigé vers l'est, sur une piste surplombée par le pic de Muhila, au nord-ouest du monastère de Muktinath. Ils sont passés par le passe de Thorang-la, un sommet de 5416 mètres. Une montée exténuante.

Ils ont empreinté cette route dangereuse car les quartiers généraux du gouvernement népalais du Mustang se trouvent à Jomson. Là les attendait la police népalaise pour les renvoyer au Tibet.

Après avoir traversé Thorang-la, le groupe du Karmapa est redescendu vers les villages au pied de l'Annapurna, qui à 8091 mètres est l'un des plus grands sommets himalayens. Ils ont passé la nuit du 2 janvier au village de Manang Pedi, à 3535 mètres d'altitude.

Le lendemain, vers onze heures, les Tibétains et leurs guides ont remarqué ce qui ressemblait à un flocon de neige qui voletait sur la face rocheuse de l'Annapurna. Un hélicoptère de sauvetage Ecuriel approchait, venant du sud-est dans un large arc de cercle autour du mont sacré Machapuchre ('queue de poisson').

Notre source au Mustang nous a rapporté que deux américains et deux lamas se sont hissées jusqu'au Karmapa pour l'accueillir. Avec sa cargaison humaine à bord, l'hélicoptère est reparti, ses hélices tourbillonnant comme un moulin à prière. Le Karmapa de Tsurphu s'est élevé dans les nuages au-dessus de la chaîne des Annapurnas, et s'est dirigé vers Pokhara.

Des enregistrements de vols manquants

A l'aéroport de Pokhara, un contrôleur aérien nous a montré les enregistrements de vol du 3 janvier. Une note écrite à la main montrait que Fishtail Air était le seul service local à avoir envoyé un hélicoptère.

Le contrôleur aérien nous a expliqué : "Il n'y a pas eu d'autres vols d'hélicoptère enregistré, à part ceux de Fishtail. Le 3 janvier, Fishtail a envoyé deux expéditions d’hélicoptères. Ils nous ont dit que la première était à des fins touristiques et la seconde pour sauvetage."

Le premier vol est parti vers 11 heures et est revenu à l'aéroport de Pokhara à midi ; le second est parti à 12h45 et est revenu une heure plus tard. A trois mille dollars américains (20000frs) le tour, les Ecuriels sont plus chers que les hélicoptères Kawasaki ordinaires de classe touriste. Fishtail Air est un joint venture américano-népalais, et le seul au Népal de propriété étrangère.

Le mystère s'est épaissi lorsque nous avons enquêté au siège principal de Fishtail Air à Katmandou. Les employés nous ont dit que les enregistrements de vol pour le 3 janvier etaient introuvables. Ils avaient des enregistrements pour tous les autres jours du mois.

Tous les rapports journalistiques occidentaux ont omis de mentionner le rôle de Fishtail Air dans cette escapade. Seul une enquête sur ABC.com indique qu'un occidental a pris part au trek au Mustang. Une source du gouvernement népalais, qui préfère rester anonyme, nous a dit qu'un officiel du ministère de l'intérieur américain, fortement impliqué dans les interventions au Kosovo et au Timor Oriental, avait donné son accord sur le plan en octobre.

Un moine tibétain de Pokhara nous a dit que le Karmapa avait passé quelques heures dans l'enceinte de l'hôtel Annapurna, construit par la guérilla tibétaine avec des fonds appartenant à la CIA au début des années 70 et aujourd'hui dirigé par le gouvernement en exil. Le Karmapa ne s’y est pas attardé.

De Pokhara, il a été conduit en 5 heures jusqu'au sud de Lumbini, lieu de naissance du Bouddha. Un groupe de passeurs professionnels l'a amené du côté indien, où une voiture l'attendait pour l'amener à Gorakhpur, puis à Lucknow.

La nuit suivante, un autre américain, membre du groupe NGO, qui est contrôlé par un bienfaiteur important du parti démocrate américain, a conduit l'adolescent jusqu’à une voiture privée qui l'attendait pour l'amener à Dharamsala.

Une poudrière d’agitation politique

L'enfant lama a laissé une lettre dans son monastère, dans laquelle il expliquait qu'il allait se rendre à Rumtek, le siège en exil des Kagyupa au Sikkim, dans l’Inde du Nord. Mais son entourage est apparu à Dharamsala, siège du gouvernement tibétain en exil.

Notre source nous a rapporté que la rumeur concernant son évasion s'était répandue dans la communauté Kagyupa de Taïwan. Chen Li On, ancien chef du contrôle du Yuan de Taïwan annonça à ses partisans en novembre que le 17e Karmapa serait sorti du Tibet très bientôt.

Quelques jours avant l'apparition publique de l'enfant lama, il y a eu une fuite dans l’un des quotidiens principaux de Taïwan, le 'China Times', mais cela n'a pas fait grand bruit. Le rôle de Chen dans la fuite du Karmapa est inconnue.

La chambre forte scellée, à Rumtek, contient la Coiffe Noire, symbole majeur de l'autorité de l'école Kagyupa. Une dispute pour la possession de la coiffe a scindé les Kagyupa en deux sections violemment opposées. L'une d'elle est dirigée par Taï Sitou Rinpoché, mentor de l'enfant tibétain; l'autre est menée par le Shamarpa, deuxième dans la lignée.

Cette dissension a fait du Sikkim une poudrière pour les forces nucléaires asiatiques. Le Sikkim était un royaume bouddhiste avant son annexion par l'Inde en 1975.

Des groupes puissants du Sikkim n'ont pourtant jamais accepté l'autorité indienne et ont tendance à se tourner vers la Chine ou Taiwan pour obtenir leur support. Ces derniers ne reconnaissent pas la souveraineté indienne au Sikkim.

L'apparition du Karmapa tibétain à Rumtek aurait une signification symbolique extrêmement forte car 80% de la population du Sikkim est partisane de la section pro- Sitou Rinpoché. Les bouddhistes de Taiwan ont, d'après des sources dans l'école kagyupa, fait d'énormes donations a Taï Sitou Rinpoché.

"Le Sikkim pourrait rapidement devenir un autre Cachemire," nous a dit l'ancien Khenpo (professeur) du monastère, expulsé de Rumtek en 1992 par des supporters armés de Taï Sitou Rinpoché.

Une violence ethnique au Sikkim incluant des réfugiés tibétains attirerait des appels internationaux pour une intervention humanitaire dirigée par des occidentaux.

A Dharamsala la montée en puissance du mouvement militant commence à attirer l'attention des observateurs sud asiatiques. Ils disent que pour les extrémistes de Dharamsala, il y a toujours une raison pour appuyer les plans de Taï Sitou Rinpoché au Sikkim. L'Inde et la Chine étant de plus en plus proches, les jours du gouvernement en exil a Dharamsala semblent comptés. Un Sikkim indépendant fournirait aux militants tibétains une nouvelle base le long de la frontière.

Lors de mon dernier entretien avec le Dalaï-Lama en 1994, il a exprimé une inquiétude croissante face à la montée du radicalisme parmi les jeunes tibétains exilés.

Shamar Rinpoché, qui soutient un autre candidat au titre de 17e Karmapa est en constant conflit avec Taï Sitou en Inde. Il dit que l'enfant lama se trouve en captivité : "Le pauvre enfant est une guitare, quiconque est en sa possession joue sa propre musique."

Le champ de bataille du 21ème siècle

Un rapport secret de la police indienne, datant de 1997, rapporte d'autre part que le camp de Taï Sitou aurait essayé de faire évader le Karmapa du Tibet dès 1997.

Voici un extrait du rapport : "On suspecte que Urgyen Trinlé (12 ans), le candidat de Taï Sitou, reconnu à la fois par les autorités chinoises et le Dalaï-Lama, est susceptible d'être introduit dans le pays. Il est donc demandé que tous les ICP sous votre juridiction soient mis en état d'alerte de façon adéquate. S'il est intercepté, veuillez obtenir des informations le plus vite possible, et nous rapporter les faits en citant le numéro du circulaire 28/0/97 (35), daté du 26 juin 1997."

De plus, un rapport confidentiel du ministère datant du 24 mai 1997 indique que le ministère indien se trouvait également en état d'alerte par rapport au camp de Taï Sitou. Ceci faisait suite à sa tentative de s'emparer du monastère de Rumtek en 1996, et son action de plus en plus violente à l'encontre du camp de Shamar Rinpoché.

Le gouvernement indien se sent très concerné par la scission du bouddhisme tibétain sur son territoire qui est susceptible de mener vers plus de violence. La présence de l'enfant lama en Inde pourrait bien indiquer une lutte de succession.

"Après que l'Inde ait banni Taï Sitou Rinpoché et que la Chine lui ait interdit l'accès de Lhassa, son influence a été fortement diminuée," dit Lama Kalsan du monastère Sangye Choling. "L'évasion du Karmapa pour l'Inde est peut-être pour Sitou Rinpoché une façon de montrer sa force aux deux pays"

Si telle est la motivation qui se cache derrière l'évasion, alors la collaboration entre Taï Sitou Rinpoché et les militants de Dharamsala est un pari à haut risque pour le mouvement des tibétains en exil.

Pourtant de telles actions sont un souci pour l'Inde, car les Tibétains en exil représentent une source irritante de tension avec la Chine, qui n'a pas encore pris position par rapport au problème du Cachemire.

L'état comprenant Dharamsala, l'Himachal Pradesh, est mitoyen du Cachemire. Là, les forces de sécurité indienne combattent les insurgés islamistes qui sont appuyés par le Pakistan, allié traditionnel de la Chine.

L'implication américaine dans cette poudrière ethnique et politique a compliqué la situation.

Le congrès des Etats-Unis donne deux millions de dollars chaque année au gouvernement tibétain en exil et adopte un discours plus violent par rapport au problème tibétain.

Cette année, l'armée américaine a étendu sa présence au Népal grâce au programme de formation des Nations Unies pour les pacificateurs sud asiatiques.

Point de rencontre des trois puissances nucléaires américaines, la région Himalayenne pourrait facilement exploser.

Pendant notre long voyage qui s'est terminé au lieu de naissance du Bouddha, nous nous sommes étonnés de tous les mensonges qui jonchent la piste de l'adolescent tibétain, et de tous les faux témoignages des médias occidentaux.

Le carillon des cloches bouddhistes à travers les plaines poussiéreuses de Lumbini nous a rappelé l'octuple sentier enseigné par le Bouddha, qui rappelle à ses disciples de ne jamais tromper autrui dans ce monde illusoire, mais de toujours dire la vérité.

Susan Cheung est diplômée de l'université de Hong-Kong dans la section journalisme et média, correspondante en Asie de la section chinoise de BBC World. Elle a aussi enquêté sur le conflit au Kosovo et la crise dans le Timor Oriental. Elle a écrit cet article pour le 'Sunday Review'.

 

Le Karmapa

Le Karmapa, aujourd'hui âgé de 14 ans, est la tête de l'école Kagyupa du bouddhisme tibétain. Il est le troisième plus important lama du Tibet et le seul d'importance reconnu à la fois par le gouvernement chinois et le Dalaï-Lama.

Le Dalaï Lama et Beijing ont tous deux reconnu en 1992 l'enfant comme la 17ème réincarnation du Karmapa, et depuis, la Chine l'a formé comme un lama "patriotique".

Beijing et Dharamsala ont tenté pareille collaboration dans la recherche du Panchen lama, le deuxième plus important Lama du Tibet. Mais la coopération a échoué et chaque parti a choisi un enfant différent en 1995.

En tant que seul dirigeant du Bouddhisme tibétain reconnu par les deux partis, le Karmapa représentait donc le meilleur espoir pour Beijing pour remplacer le Dalaï-Lama, aujourd'hui âgé de 64 ans.

Il a été intronisé le 27 septembre 1992 au monastère de Tsurphu, au nord de Lhassa, la capitale du Tibet. Son prédécesseur, le 16e Karmapa, s'était échappé en 1959 pour s'établir dans l'état indien du Sikkim. Il est mort en 1981.

Note de l’auteur

Le problème tibétain est un champ de bataille diplomatique et idéologique entre la Chine et l'Occident, particulièrement les Etats-Unis. La tension est manifeste dans la plupart des journaux grand public des deux côtés, ce qui parfois pénalise la vérité.

La massive couverture médiatique occidentale de l'évasion du Karmapa a encore d'avantage assombri les faits. Leurs homologues chinois ont eux choisi de garder un profil bas, et ont écarté toute annonce ayant trait au Karmapa.

Apparemment, le Dalaï Lama a été complètement pris par surprise par l'apparition de son protégé de 14 ans dans un hôtel de Dharamsala le 5 janvier.

Les journaux internationaux ont déclaré que le lama s'était échappé de Tsurphu puis avait marché jusqu'en Inde, citant leurs sources dans l'entourage du Karmapa et du gouvernement tibétain en exil. Ceci constituerait une véritable odyssée tibétaine, rappelant le voyage d'exil de trois semaines du Dalaï Lama en 1959.

Les agences de presse ont accepté sans question le récit de l'enfant lama, qui affirmait avoir parcouru la chaîne Himalayenne à pieds en huit jours. Mais ce serait un miracle pour n'importe qui de marcher une moyenne de 180 kilomètres par jour, sans compter les détours des routes de montagne.

Une rectification a été apportée plus tard, mais malgré l'inconsistance des informations fournies par les lamas de Dharamsala, les médias occidentaux se sont toujours fiés à cette source unique. Ils ont de plus eu tendance à romancer l'histoire de cette évasion dans les sommets enneigés de l'Himalaya. Avec leurs propres partis pris, ils ont voulu croire que la seule raison pour la fuite du Karmapa était une lutte pour les droits de l'homme et la liberté religieuse.

J'ai voulu, avec un reporter népalais, parcourir le chemin empreinté par le Karmapa pour me procurer sur le terrain des informations de première main. C'était avec l'espoir qu'un tableau plus large de l'épineux problème tibétain pourrait être dressé, basé sur des faits. En effet ce problème a dans une certaine mesure été mal couvert.

Tous les journaux auxquels j'ai envoyé cet article ont refusé de le publier.

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